De viaje – Pictures by Pierre Nasti / Texts by Gébraël Hassan – 2015


100 pages to speak about three weeks travelling around South of Spain.

Some excerpts of the book

     […] Ne dit-on pas que le bonheur consiste à apprécier, prolonger et savoir renouveler les joies de l’existence ?
      A chaque fois que je m’y suis plongé, la rédaction des anecdotes vécues m’a fait revivre le voyage en lui-même. J’avais toujours à mes côtés une tasse de café fumant m’indiquant le temps filant, et qui me rappelait aussi le fort caractère des personnes rencontrées. Écrire m’a permis de voir des choses que je n’avais pas vu sur le moment, de prendre du recul sur ce que j’avais fait, d’apprécier sous toutes ses coutures notre expédition à travers la péninsule ibérique.
      Pourtant malgré tout le plaisir que j’y ai puisé, malgré l’apparent infini qui s’offrait à moi, il est arrivé un moment où c’en fut fini. Un moment de satisfaction où je me suis rendu compte que j’effectuais mon retour pour la seconde fois, et qu’il n’y aurait pas de troisième départ pour la même destination. Avec ce récit, j’ai volontairement décidé de tourner la page sur cette expédition, qui a généré beaucoup de paix et étanché une partie de ma soif d’aventure.
      Ce livre, c’est juste deux amis qui partent en voyage. Deux amis qui répondent à l’invariable question que les gens posent quand on revient chez nous, «Alors, c’était comment ?» […]

      […] En fouillant bien, on découvre des endroits pour lesquels l’adjectif d’agréable serait une insulte. Des petites bâtisses en pierre trônent au milieu d’une campagne résistante au sel, au vent, à la ville. Des petits abris surplombent les falaises, se nourrissant sans doutes des vagues qui viennent s’écraser contre leur stèle.
Ces habitations humbles et transparentes démontrent que l’homme n’est pas toujours porté par la destruction de son environnement. Cette pensée me rassure, quoique ces délicates masures doivent avoir plusieurs siècles.

     Posté sur l’ancien phare du Cap Blanc, je tente de perdre mon regard dans l’horizon, dans cette limite fictive entre un monde vainement agité, celui que l’on foule, et un autre infiniment calme, celui qui nous abrite. Je n’y arrive pas. Peut-être est ce parce que l’horizon n’existe pas vraiment, sinon dans notre imaginaire. L’apparent silence est troublé par un hélicoptère qui, comme un chien de garde, fait plus de bruit qu’autre chose pour éloigner les promeneurs. Heureusement, le vent souffle plus fort que lui.
     C’est plus proche que se déroule alors le spectacle. Juste au-dessous de moi, à quelques dizaines de mètres dans l’eau, apparaissent des taches blanches. Des mouvements fluides, des éclats de rire, des reflets venus des profondeurs. Une joyeuse troupe de dauphins prend l’air des rives. Leurs dos brillants illuminent mes yeux.
J’appelle mon socio pour qu’il grimpe sur le phare, mais il est déjà trop tard. La tribu s’en va, laissant pour seule preuve de son passage une image impalpable au fond de mon âme. […]

      […] Les ports sont étranges. Cette limite claire et nette entre deux mondes aux attributs totalement différents me captive. Après une nuit de repos bien mérité sur la presqu’île de Cádiz, mon tendon me fait nettement moins mal, et je me lance à la découverte de cette charmante cité.
Je fais la rencontre de Pedro, sur la plage centrale de la vieille ville. Pedro, uniquement vêtu d’un short rouge ce matin-là, doit avoisiner les soixante-dix ans. Il est un excellent compositeur. C’est le chef d’orchestre qui réveille doucement sa ville en offrant à ses musiciens -les mouettes, les goélands et les moineaux- leurs partitions quotidiennes de pain sec. Je bois deux cafes con leche en lui souriant, et demeure émerveillé devant son spectacle.
Des barques sont amarrées dans la baie. Ballotées par les douces vagues, on leur devine un désir intrépide de prendre le large. Si elles
pouvaient elles-mêmes lever l’ancre, je suis certain que toutes ces pirogues méditerranéennes seraient déjà loin. Elles dériveraient par delà les récifs qui entourent le port, en route vers un tumultueux périple loin des hommes, se contentant de la force du vent, voguant vers l’horizon éternel.
     Quelle chance que d’être libre de ses mouvements. Avant tout, je parle surtout du mouvement intérieur qui nous agite sans cesse… Je dis au revoir à Pedro, qui a déjà parcouru toute la plage sur sa longueur pour n’oublier aucun de ses amis. Il ne me voit pas, mais les barques semblent me souhaiter bon voyage lorsque je les vois hocher leurs proues au rythme des vagues dansantes. […]

      […] On dit que le voyage reste la plus belle manière de connaître le Monde sur lequel nous vivons.
Ce monde que nous ne connaissons finalement que très peu, tant nous restons concentrés sur les mêmes endroits ; ce monde que nous nous accaparons arbitrairement, où nous nous considérons comme seuls maîtres à bord ; ce monde que nous abîmons par une espèce de jalousie destructrice ; ce monde qu’il nous plaît diviser en de plaisantes frontières justifiant les ruines. Ce monde qui nous accueille pourtant. À bras ouverts.
Ne mettons pas de côté l’hypothèse selon laquelle le Monde n’est ni plus ni moins qu’une table dressée par la Nature. Une fois que le festin sera fini, la Nature débarrassera les traces de la mangeaille, secouera la nappe, et jettera les restes. Un peu comme elle le fait chaque centaine de millions d’années en fait. Alors, elle dressera sans doute une nouvelle table pour le prochain repas. Un repas auquel nous ne pourrons assister si nous ne nous comportons pas en bons invités, reconnaissants et respectueux. […]


Some pictures by Pierre Nasti

Ce diaporama nécessite JavaScript.